Montréal – Bien avant d’apprendre à lire et à écrire, il est essentiel qu’un enfant maîtrise bien sa langue maternelle à l’oral. Selon Marine Blondeau, orthophoniste, conseillère pédagogique en adaptation scolaire à la Commission scolaire Marie-Victorin, les habiletés langagières sont trop souvent négligées.
« Le lien est extrêmement important entre le langage oral et les premiers apprentissages en lecture et en écriture. Il est important que la langue ait du sens pour l’enfant à l’oral avant de penser à lui apprendre à écrire », fait remarquer Mme Blondeau. Celle-ci possède une vingtaine d’années d’expérience clinique comme orthophoniste et orthopédagogue, tant dans le milieu privé que scolaire.
Elle a notamment développé sa propre méthode d’enseignement du « décodage » de la langue, qu’elle a transposé à l’ordinateur dans le logiciel PhonoQuiz. Selon sa méthode, appuyée par plusieurs recherches scientifiques, l’enfant doit d’abord être conscient de la sonorité des mots afin de pouvoir associer plus facilement des graphies à des sons lorsque viendra le temps d’apprendre à lire et à écrire.
À quatre ans, un enfant devrait avoir acquis les principales bases dans son développement du langage. Il doit ensuite pouvoir « jouer avec la langue » afin d’en explorer les particularités. C’est ainsi que les jeux de mots, les rimes, les comptines prennent toute leur importance.
De même, un enfant doit avoir la possibilité de lire par le biais d’un tiers, de façon régulière. Il entend les sons, il comprend que l’écrit a un rapport avec l’oral.
Cette étape de la découverte de la langue devrait s’échelonner sur deux ans, selon Mme Blondeau. Voilà pourquoi il est préférable d’attendre qu’un enfant ait six ans avant de lui apprendre à lire et à écrire.
« Attention, il faut absolument éviter de devancer les apprentissages. L’enfant doit bien maîtriser le langage oral avant d’aller plus loin. Il doit être prêt à aller plus loin dans son développement. Il doit par exemple disposer d’un certain vocabulaire de base. Comment apprendre à lire et à écrire une langue dont on ne saisit pas le fonctionnement? »
En ce sens, Mme Blondeau déplore la tendance actuelle qui fait en sorte que de plus en plus d’éducatrices du préscolaire décident d’apprendre les rudiments de l’écriture et de la lecture aux enfants de leur classe. « Certains enfants arrivent en maternelle en ayant eu peu de modèles linguistiques à la maison. Ils ne maîtrisent pas encore bien leur langue à l’oral et il faudrait qu’il soit capable de l’écrire et de la lire. C’est rêver en couleur. Il y a un temps pour chaque chose. Savoir écrire des mots en maternelle n’a jamais été un gage de réussite scolaire, pas plus que de réciter l’alphabet par cœur n’a appris à quelqu’un à lire. »
La conscience phonologique
Pour Mme Blondeau, la clé de l’apprentissage de la lecture, c’est la conscience phonologique. « Si l’enfant est mal équipé au départ, il y aura certainement des manques. Il faudra revenir à la base pour l’aider efficacement, lui permettre de repartir du bon pied », dit celle qui a guidé plusieurs jeunes et adultes dans leur « réapprentissage » de la lecture.
« La conscience phonologique est la capacité à reconnaître que le langage oral peut être divisé en composantes plus petites, comme la phrase est composée de mots, les mots de syllabes et, finalement, les syllabes de phonèmes » David A. Sousa
Cette définition, qui aborde la segmentation de la langue, est essentielle à l’apprentissage du décodage de la langue, à la découverte de son fonctionnement, soutient Mme Blondeau. Ainsi, lorsqu’elle accompagne un jeune, elle commence toujours par ces notions.
Comme dans l’image présentée ici, elle présente la phrase comme un ensemble (rectangle orange). Celle-ci est ensuite divisée en mots (rectangles bleus), les mots étant eux-mêmes composés de syllabes (rectangles rouges).

Elle privilégie l’utilisation d’un support visuel très neutre, comme les rectangles de l’image, pour symboliser les unités traitées auditivement. L’enfant se concentre alors sur les sons et non pas sur ce qu’il voit. « Aucun écrit n’est présenté à l’enfant. Tout se traite à l’oral, c’est le propre de la conscience phonologique. On travaille avec les oreilles », dit-elle.
« Utilisez un vocabulaire adéquat pour désigner les concepts traités : phrase, mot, syllabe, sons, lettres, graphies (groupe de lettres qui forme un son). Utilisez des référentiels stables: un son s’entend, une lettre ou un graphème se voit ou s’écrit ». Cette précision et cette constance sont nécessaires pour éviter de mélanger l’enfant, soutient Mme Blondeau.
Dans une intervention, elle demandera à un jeune de lui montrer les mots, les syllabes, puis les sons dans une phrase en pointant le rectangle correspondant du doigt, mais elle ne prononcera jamais le mot « rectangle ».
Au fur et à mesure que le jeune gagnera en assurance, elle divisera les mots en syllabes pour en venir au son précis (f, v, s, z, ch, m), elle lui posera des questions pièges pour vérifier sa bonne compréhension, testera abondamment ses habiletés de segmentation.
« Il faut prendre tout le temps nécessaire pour cette étape. Celle-ci est particulièrement déterminante pour les enfants ayant des difficultés d’apprentissage. Lorsqu’on sait que l’enfant maîtrise très bien les concepts, on peut remplacer les rectangles par les véritables lettres », indique Mme Blondeau.
Ensuite vient l’étape de l’apprentissage de la correspondance entre phonèmes et graphèmes. Il faut expliciter le fait qu’un son peut corresponde à plusieurs graphèmes, différencier les sons qui s’expriment à l’écrit par une lettre et ceux qui s’expriment par un graphème, présenter les sons complexes (ouille, ail, eil, euil), etc.
Bref, l’aventure de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture est loin d’être terminée. Cependant, Mme Blondeau est convaincue qu’en connaissant bien les rouages de la langue (ce qui passe par le développement de la conscience phonologique), un enfant progressera plus rapidement dans ce cheminement.
Elle a développé sa méthode afin de venir en aide à « ces jeunes qui n’apprennent pas », parce qu’elle est convaincue que tous peuvent apprendre. « Il suffit de trouver une manière de les atteindre ». Elle espère également que les enseignants découvriront sa méthode, puisqu’elle peut servir à tous les enfants, et qu’ils auront envie de l’essayer dans leur classe.
Mme Blondeau a présenté une conférence au cours du 34e congrès de l’Association québécoise pour les troubles d’apprentissage (AQETA).
Par Martine Rioux, APP
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