Québec – Entre 0,5% et 2% de la population générale serait atteinte de cyberdépendance, ou dépendance à Internet. Chez les jeunes, ce phénomène s’observe surtout parmi les garçons de 14 à 20 ans qui sont dépendants aux jeux vidéo multijoueurs.
La cyberdépendance implique « une connexion Internet », précise Didier Acier, psychologue chercheur à Institut universitaire sur les dépendances du Centre Dollard-Cormier à Montréal. Naviguer sur le Web, mais aussi jouer à des jeux vidéo en ligne, utiliser son Blackberry ou son téléphone cellulaire avec connexion Internet peut engendrer la cyberdépendance.
La cyberdépendance, un phénomène nouveau
Le premier cas de cyberdépendance a été recensé il y a une dizaine d’années. Il s’agit donc d’un phénomène relativement nouveau et peu d’études scientifiquement valables ont été conduites sur le sujet.
De plus, la majorité des études existantes contiennent « beaucoup de biais méthodologiques », prévient M. Acier. Par exemple, conduire une étude sur la prévalence de la cyberdépendance via Internet expose les résultats à un biais d’échantillonnage.
Toutefois, M. Acier se base sur trois études plus robustes pour affirmer que la cyberdépendance concerne 0,5% à 2% des individus. Par ailleurs, la plupart des études qu’il a recensées indiquent que 6 % à 15% des internautes sont cyberdépendants.
Selon un sondage réalisé par l’Institut universitaire sur les dépendances, en 2008, une centaine de cas de cyberdépendance, sur un total annuel de 40 000 demandes, ont été recensés dans les centres de réadaptation en dépendance du Québec.
Néanmoins, la prévalence et l’évolution de la dépendance à Internet demeurent méconnues. L’augmentation de l’accessibilité au Web pourrait toutefois s’accompagner d’une hausse des cas de cyberdépendance, prévient M. Acier.
Pouvoir addictif des jeux multijoueurs
Parmi les jeunes, ce sont surtout les garçons de 14 à 20 ans qui consultent le plus souvent pour la cyberdépendance, affirme Didier Acier. Ils sont dépendants à des jeux d’action et d’aventure sur Internet, appelés jeux multijoueurs. Ceux-ci permettent à plusieurs personnes de jouer simultanément sur Internet. Le joueur en ligne peut donc affronter d’autres joueurs du monde entier, grâce à une connexion Internet. Parmi les jeux multijoueurs les plus populaires, on retrouve EverQuest et World of Warcraft.
« Il y a certains jeux d’action et d’aventure qui ont un pouvoir addictif », constate M. Acier. Cependant, ce pouvoir addictif demeure très inférieur à celui des drogues.
Deux aspects expliquent l’attrait exercé par ces jeux. En premier lieu, ces jeux vidéo présentent une « réalité virtuelle en 3D qui existe en permanence sur Internet », décrit M. Acier. Dans cet univers en constante évolution, le joueur ne parvient jamais à la fin de la partie. « Il y a toujours du nouveau qui attire l’œil ».
En second lieu, le joueur se crée un personnage virtuel, ou avatar, qui lui permet de se développer tout en restant anonyme. « Dans ces jeux, on peut devenir quelqu’un d’important, de reconnu; on peut échanger avec les autres », fait remarquer M. Acier.
Prédisposition à la dépendance
« Ce n’est pas l’ordinateur qui rend dépendant. La personne a une prédisposition vers la dépendance au départ », déclare Jean-François Vézina, psychologue à la Maison de psychologie Salaberry à Québec. Par exemple, une faible estime de soi ou une difficulté à gérer ses émotions rendent l’individu plus vulnérable.
Internet rime souvent avec anonymat, distance, contrôle. Ainsi, « une personne plus réservée, timide, anxieuse peut trouver sur Internet un moyen de dépasser son anxiété », explique Didier Acier. « Et c’est très bien! Sauf si cela devient l’unique moyen de dépasser certaines difficultés personnelles», nuance-t-il.
Le problème avec la cyberdépendance, c’est que « la personne se valorise uniquement avec le monde virtuel et délaisse sa vie réelle », souligne M. Vézina. L’Internet compense un manque dans la vie réelle.
Selon lui, l’individu cyberdépendant est avant tout dépendant des émotions fortes que lui procure Internet. Puisque « l’adolescence est une période où le jeune découvre des émotions fortes, il y a une prédisposition qui est plus grande à cette période », suggère-t-il.
Il fait aussi remarquer : « on est dans une société qui nous prédispose de plus en plus à la dépendance ». D’une part, la société encourage « la dépendance émotionnelle », comme à travers « les médias qui nous bombardent d’émotions fortes ». D’autre part, la société « valorise l’autonomie à tout prix ».
Se couper du monde réel
La cyberdépendance n’est pas reconnue dans le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, le DSM-IV. « Officiellement, la cyberdépendance n’est pas un trouble de santé, comme la dépression par exemple », explique M. Acier. Néanmoins, certains critères permettent d’identifier cette forme de dépendance, qui pourrait être répertoriée dans le DSM-IV, dès 2011.
L’utilisation d’Internet est problématique lorsque celle-ci engendre des conséquences négatives, qui ne sont pas circonstancielles, mais « s’échelonnent sur une durée minimum de 12 mois », détaille M. Acier.
En revanche, le nombre d’heures passées à naviguer le Web ne représenterait pas un critère. Par contre, « rester sur Internet plus que prévu » peut être un indice.
La cyberdépendance chez les adolescents s’accompagne de plusieurs symptômes physiques et psychologiques, comme une alimentation ou un sommeil irréguliers, une négligence de l’hygiène personnelle, un besoin constant d’augmenter le temps passé en ligne, une baisse de la performance scolaire, etc.
«Le problème n’est pas encore très répandu, mais nous connaissons des cas lourds d’adolescents qui ne sortent plus, n’ont plus de relations interpersonnelles, sont isolés depuis deux ou trois ans devant leur écran d’ordinateur au sous-sol et n’ont que le langage des personnages des jeux auxquels ils s’adonnent avec d’autres joueurs en réseau », affirme Louise Nadeau, professeure de psychologie à l’Université de Montréal et directrice scientifique de l’Institut universitaire sur les dépendances.
Conseils pratiques pour les parents
« Le fait d’exposer un jeune à Internet n’a rien de particulièrement néfaste. Internet c’est très positif. C’est une minorité pour qui cela pose problème », confirme M Acier. Plutôt que d’être alarmiste, il faut essayer de comprendre pourquoi Internet est si important pour le jeune et quel usage il en fait.
Voici quelques conseils pratiques :
-Établir une communication (échanger avec le jeune, essayer son jeu préféré, etc.)
-Instaurer une discipline (restreindre l’usage à certaines heures, placer l’ordinateur dans une pièce centrale, etc.)
-Aller vers des ressources spécialisées, si nécessaire
L’encadrement parental permet de diminuer le temps en ligne des jeunes, révèle l’étude Jeunes canadiens dans un monde branché. « À chaque niveau scolaire, l’existence d’une règle fait une différence importante en termes de temps passé en ligne. […] on constate que les jeunes qui n’ont pas de règles passent 95 pour cent plus de temps en ligne que ceux qui doivent suivre des règles ».
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Par Elsa Iskander
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