Se créer une identité

Jeudi, 25 avril, 2002 - 23:00

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Qui suis-je? Tout le monde se pose cette question un jour ou l’autre. Mais, pour l’écrivain Dany Laferrière, il y en a une autre bien plus importante : Où suis-je?
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Dany Leferrière, Haïtien d’origine, devenu Québécois et même Américain à temps partiel, était de passage à Québec cette semaine dans le cadre du Salon international du livre. L’auteur a souvent abordé dans ses livres les relations inter-personnelles et la quête de soi.

D’ailleurs, selon lui, l’identité d’une personne est une question de racine historique, mais elle est aussi devenue une question de territoire et d’espace de vie.

Avec les mouvements de population qui se sont accentués, combinés au phénomène de la mondialisation, les gens se déplacent plus que jamais, et ce pour de multiples raisons (émigration, tourisme ou autres). À chaque fois que nous arrivons à quelque part, de nouveaux déterminants culturels tentent d’influencer notre manière d’être et notre personnalité. « L’autre voudrait nous dire quoi faire et nous présenter sa vision "normale" de la vie », dit-il.

En Haïti, il faudrait parler le créole au lieu du français, parce que cela fait plus authentique. Au Québec, il faudrait parler le français au lieu de l’anglais, parce que cela montre l’appartenance au pays. À Miami, en Floride, il faudrait parler l’anglais pour éviter que l’espagnol ne gagne encore plus de terrain. Il y a bien de quoi être mélangé un peu!

Or, et l’écrivain insiste là-dessus, on ne devrait jamais dire à quelqu’un qui il doit être, ce qu’il doit faire, ce qu’il devrait aimer et ne pas aimer. « Ce n’est pas parce que je suis Haïtien que je dois aimer la musique purement haïtienne. Ce n’est pas parce que je suis Québécois que je dois aimer la musique la plus quétaine de toute la musique québécoise », fait-il valoir.

Alors, selon lui, pour conserver son identité et devenir citoyen du monde, il faudrait toujours garder le même discours, être le plus authentique possible par rapport à soi-même. En fait, il faudrait définir son propre territoire, d’après ses paramètres à soi.

« Même si les pressions du groupe auquel nous appartenons nous incitent à rejeter ou à accepter certaines choses, il faut toujours prendre nos décisions par nous-mêmes. Il faut voir où l’on veut aller et trouver les moyens qu’on prendra pour y arriver, sans se soucier des autres. Il faut trouver une façon de s’exprimer et en devenir maître », soutient M. Laferrière.

Et, cela serait encore plus vrai avec les enfants. « Les jeunes vont toujours rejeter ce que les adultes leur disent. S’ils l’acceptent, ce n’est pas normal. Alors, il ne sert à rien de vouloir leur imposer notre manière de voir les choses. Ils doivent découvrir le monde et la vie tout seuls », affirme-t-il. « Chaque individu à sa sensibilité, sa capacité de capter toutes les informations qui l’entourent et de se fabriquer une vie à partir de cela », ajoute-t-il.

Chacun ses différences, sa langue, son origine, sa religion, mais chacun partageant aussi le même territoire géographique avec d’autres. C’est pourquoi l’individualité de chacun ne doit pas devenir une barrière empêchant la découverte de l’autre. « Ce n’est pas normal d’habiter le même territoire et de ne rien connaître des autres », déplore M. Leferrière. Il a d’ailleurs mis au défi son auditoire de lui nommer le plus grand écrivain et le principal musicien d’Haïti, ainsi que le nom de celui qui a fait l’indépendance de son pays. Personne n’a lancé la réponse…

Le Québec est un des endroits les plus multiethniques de la planète et aussi l’un des plus libres. Nous aurions donc tout intérêt à aller vers l’autre et à en apprendre un peu plus sur lui. Connaître ceux qui nous entourent, cela fait aussi partie de ce qui construit un individu indépendant. Il faut partager pour faire tomber les préjugés. Mais sans jamais imposer sa vision du monde.

Et, attention, ce ne sont pas uniquement les Québécois pure laine qui doivent faire cette démarche de compréhension de l’autre. Les immigrants devraient la faire aussi. « Je suis tanné de ces histoires sur l’héritage de l’immigrant. À les entendre, il faudrait habiter dans un ghetto, se plaindre à répétition, dire du mal de son pays en privé, mais en dire du bien en public. Les Québécois se demandent alors ce que nous faisons ici, si c’est si beau que cela ailleurs », dénonce l’écrivain.

Le village global dans lequel nous évoluons devrait nous inciter à ouvrir un peu plus les yeux. Il faut bien se rendre à l’évidence : toutes les cultures sont influencées les unes par les autres. Il n’y a aucune culture qui soit tout à fait pure et elles sont toutes en mouvement.

Voilà pourquoi nous nous devons d’être à l’écoute des autres, de nous adapter le plus possible au territoire sur lequel nous vivons, tout en conservant, chacun pour soi, son petit quelque chose de particulier et d’unique, qui nous évitera de nous fondre dans la masse. Ce sont bien là des valeurs que nous devons transmettre à nos enfants.

Et, où suis-je maintenant? « Je suis en Amérique, tout simplement. Je suis sur mon continent et n’essayez pas de me faire croire que je suis ailleurs ».

Par Martine Rioux

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