Madame la Ministre de l’Éducation,
Nous joignons nos voix à celles d’autres acteurs du milieu scolaire pour vous faire part de notre déception face à la gestion de divers dossiers qui relèvent de votre ministère.
Depuis cinquante ans au Québec, le visage de nos écoles s’est transformé de manière continue. De nos écoles de rang à nos polyvalentes, d’une école accueillant les mieux nantis à celle qui devenait obligatoire pour tous et toutes, d’une ouverture à de multiples projets scolaires particuliers en passant par les écoles alternatives publiques, ces améliorations ont contribué à faire reconnaître le Québec sur le plan international. On oublie d’ailleurs trop souvent que le Québec et le Canada se démarquent au plan international.
En effet, nos élèves québécois arrivent au premier rang dans le monde francophone dans les études PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves, 2000, 2003, 2006) avant la Suisse, la Belgique et la France. Comment s’assurer de garder cette première place?
La science évolue : pourquoi accepter les avancées dans les autres domaines, mais pas en éducation?
Que ce soit dans le domaine de la santé ou des technologies, les cinquante dernières années ont été riches en innovations et tout le monde en bénéficie. Ainsi, aimerait-on qu’un médecin traite un cancer comme cela se faisait il y a trente ans? Est-ce qu’on accepterait qu’un dentiste utilise les mêmes techniques que celles recommandées il y a 50 ans?
Dans tous les domaines, il nous apparaît important de reconnaître les avancées de la science. Plusieurs propos ont mis en dérision des expressions comme « compétence transversale » et « socioconstructivisme ». Pourquoi le monde de l’éducation ne pourrait pas avoir des concepts spécifiques.
Dans d’autres domaines, on les accepte facilement : Clostridium difficile (C. difficile), Syndrôme de l'Immuno Déficience Acquise (SIDA), etc. Pourquoi n’aurait-on pas les mêmes exigences en éducation ? Pourquoi les avancées de la recherche sur les façons de mieux apprendre et de mieux enseigner ne pourraient pas bénéficier à une société par des améliorations continues en éducation ?
Nous sommes tous allés à l’école un jour et tout le monde a son idée de ce qui doit se faire en éducation. Or, nous n’avons pas tous et toutes vécu la même expérience et de surcroît, peu de gens ont conscience de tout le travail qui s’effectue dans la tête de celui ou de celle qui apprend.
Pour enseigner aujourd’hui, les enseignants et enseignantes doivent définitivement connaître ce qu’est l’apprentissage dans toutes ses variantes. Par exemple, l’enseignement des mathématiques a beaucoup évolué depuis 30 ans. Tout n’est pas parfait. Cependant, il apparaît clairement qu’une approche orientée vers la compréhension, par opposition à une stricte reproduction de formules, dépourvue de sens, a déjà fait ses preuves.
Malgré cette évidence, les élèves sont encore trop nombreux à répéter ou appliquer des formules sans comprendre ce qu’ils font et pourquoi ils le font. C’est justement pour pallier ces problèmes que nous voulions que les élèves développent des compétences.
Des compétences pour un monde en changement
Depuis que le programme scolaire traite des « compétences », certains vont même jusqu’à déclamer qu’« avec les compétences, il n’y aura plus de connaissances ». Peut-on imaginer un médecin ou un ingénieur compétent sans avoir des connaissances spécifiques à son champ d’expertise ?
Être compétent, c’est savoir quand et comment une connaissance devient utile pour résoudre un problème. Développer des compétences, c’est non seulement acquérir des connaissances, mais aussi les comprendre suffisamment pour les utiliser au moment opportun.
Ce que la réforme annoncée voulait, c’est de rendre compétents un plus grand nombre de jeunes pour leur ouvrir de meilleures chances d’emploi, pour les aider à développer initiative, sens critique et créativité.
Ce n’est pas aux jeunes qui ont de la facilité à apprendre que l’on nuit le plus en voulant « retourner en arrière », mais bien aux autres qui ont besoin d’un soutien expert en enseignement pour trouver leur place dans un monde en constant changement.
Dans une société où les informations sont accessibles en grande quantité de manière très rapide, les jeunes ont besoin d’apprendre à exploiter l’information et à user de discernement face à tout ce qui peut apparaître à l’écran.
Pour pouvoir vivre dans ce monde où les technologies donnent accès à toutes sortes d’informations et de perspectives politiques et sociales, il paraît évident que les enfants ont à développer leur jugement critique. Se donner des méthodes de travail efficaces n’est pas inné; cela peut s’apprendre et l’école a un rôle à jouer pour plusieurs élèves. Ces exemples illustrent ce qu’on appelle les « compétences transversales ».
On peut penser que l’expression n’est pas la bonne; cela importe peu. Ce qui est crucial, c’est que les jeunes puissent se débrouiller dans le monde qui les attend. Déjà, au milieu des années 1960, le rapport Parent demandait à l’école de développer ces compétences même si elles étaient nommées autrement.
Aujourd’hui, 40 ans plus tard, elles sont enfin inscrites clairement dans le travail à effectuer avec les élèves. Du moins, elles l’étaient dans les visées du programme de formation en 2001.
Il est vrai que cela exige des changements de pratiques pédagogiques. Il est vrai qu’une compétence n’est pas toujours facile à évaluer. Il est vrai que les façons d’évaluer exigent plus de clarifications. Doit-on refuser de viser à rendre les jeunes autonomes et responsables sous prétexte que cela n’est pas simple, que cela est complexe ou différent de « dans notre temps » ?
Valorisation de l’éducation
Avec toutes les données de la recherche scientifique sur l’apprentissage, nous savons aujourd’hui qu’un projet d’éducation réclame un travail professionnel où les spécialistes de l’enseignement mobilisent des connaissances pédagogiques, didactiques et psychopédagogiques pour aider un maximum d’élèves à apprendre.
Il faut plutôt repenser le rôle de l’enseignant dans notre société, reconnaître et apprécier les fonctions de ce travail professionnel. La Finlande est un exemple de société qui a donné la priorité à l’éducation. Les enseignants sont considérés comme étant les meilleurs au monde — la ministre de l’Éducation de la Finlande le souligne elle-même.
Nous en aurions encore long à dire pour illustrer à quel point la réforme offre des pistes d’action pour favoriser la réussite de tous les jeunes dans un monde en changement.
Nous invitons donc la Ministre de l’Éducation à nous rencontrer afin de discuter du leadership québécois en éducation dans une société contemporaine et tournée vers l’avenir.
Une équipe de professeurs du Département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières.
Louise Lafortune
Luc Prud’homme
Ghislain Samson
Sonia Lefebvre
Nathalie Lacelle
France Beaumier
Note: Cette lettre a aussi été publiée dans Le Devoir, le mercredi 14 avril.
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