Les nouvelles technologies de communication n'ont pas que des effets positifs

Lors d'un colloque au printemps dernier, des conférenciers ont analysé les répercussions  de la hausse du temps d'exposition des enfants aux écrans. Voyez ce qu'ils en disent.

 

Le présent article fait suite à celui affiché sur le site de Carrefour-Éducation le 29 septembre 2014 intitulé: L'engouement des enfants pour les écrans: s'inquiéter ou pas ?


Bien comprendre les impacts négatifs du temps-écrans

Lors du colloque tenu à Paris le 30 avril 2014, des conférenciers ont analysé quelques-unes des répercussions négatives de la hausse du temps d'exposition des enfants aux écrans. Cette hausse serait due aux parents qui laissent leurs enfants regarder la télé trop longtemps ou trop souvent.

Les industries médiatiques font tout pour attirer les enfants et quand ils réussissent, c'est la faute à maman et papa. Pour les parents, la mission consiste à réduire les risques, à neutraliser l'emprise des écrans sur leur progéniture. Mission impossible, ou presque.
Pour la santé publique, l'enjeu consiste à prédire les coûts sociaux et à réparer les pots cassés. D'où les camps ou cliniques de désintoxication mis sur pied aux États-Unis, au Japon, en Chine, en Corée du Sud et aussi au Canada.

Ce que les familles réclament des autorités en santé publique, c'est une approche appuyée sur les savoirs scientifiques concernant les répercussions du temps-écrans sur le cerveau des jeunes. Tout le monde souhaite voir ses enfants s'initier à la maîtrise des écrans sans en devenir dépendants. Le colloque du 30 avril 2014 a fait la démonstration qu'une telle approche existe, qu'elle s'est construite au cours de la dernière décennie au point de constituer une expertise d'avant-garde de parents et d'enseignants des deux côtés de l'Atlantique.


Dommages collatéraux reconnus

La Société canadienne de pédiatrie reconnaît que "la surexposition aux écrans entraîne divers problèmes de santé, tels qu'un risque accru de consommation de tabac, alcool et autres substances, de comportement et d'attitudes agressives, de mauvaise nutrition et d'excès de poids. À cette liste, d'autres études ajoutent l'obsession de l'apparence, l'adoption hâtive de comportements sexuels à risques et l'hyper-sexualisation. Enfin, on sait maintenant que le temps-écrans peut aussi nuire aux apprentissages scolaires, y compris la lecture, premier facteur de réussites éducatives". 

Il faut donc à remettre les écrans à leur place, la seule place qui leur revient, celle de serviteurs. On adopterait la même attitude avec la consommation d'aliments et de médicaments dont on découvre les effets secondaires négatifs. Le 30 avril dernier, à Paris, deux psychologues et une sociologue ont partagé avec l'auditoire les constats qu'elles font régulièrement lors de leurs consultations professionnelles et les conseils qu'elles prodiguent concernant l'exposition de leurs enfants aux écrans.

  • Héloïse Junier est psychologue du développement et intervenante en crèche. Elle est catégorique: «pas d’écran avant trois ans». Selon elle, dès la naissance, «l’univers des tout-petits est envahi par les écrans en tous genres: télévision, tablettes tactiles, téléphones portables, ordinateurs…» Elle déplore que le contact avec l’écran soit de plus en plus précoce, de plus en plus fréquent, et de plus en plus prolongé. «Il n’est pas rare que des enfants de moins de deux ans passent 1, 2, 3 heures devant les écrans, chaque jour.» L’usage intensif peut avoir des répercussions sur leur développement, et sur leur comportement au quotidien. Elle a constaté «divers symptômes tels que agitation, irritabilité, difficultés de sommeil.» La psychologue propose alors un défi aux parents: «stopper tous les écrans de la vie de l’enfant pendant un mois complet», et leur laisse décider de «prolonger l’expérience s’ils y voient un intérêt.» Elle déplore que «les familles soient peu sensibilisées aux risques de ces joujoux numériques.» Elle constate à regret que «leur usage se révèle parfois valorisé.» À la prétendue stimulation de l'intelligence des jeunes enfants par les écrans, Héloïse Junier  rétorque que ce sont des «clichés entretenus par les entrepreneurs en marketing et les soi-disant spécialistes.» Selon la psychologue, l’argument frauduleux sert à stimuler les ventes dans un monde où, selon elle, «la course à l’élitisme sévit dès le berceau.» Elle conseille aux parents de ne pas confier leur bébé à l’écran baby-sitter, même lorsqu’ils se sentent débordés ou qu’ils doivent vaquer à d’autres occupations. La conférencière préconise «une démarche de prévention qui débute dès le berceau
     
  • Sabine Duflo est psychologue clinicienne au Centre Médico Psychologique de Noisy-le -Grand. Sa conférence du 30 avril portait sur l'usage des écrans avec des enfants jusqu'à l'âge de 11 ans. Elle déplore elle aussi que les écrans envahissent l'univers familial et social. Ces écrans dispensent des modèles identificatoires et des modes de comportement ''que l’enfant reproduira d’autant plus facilement qu’il y aura été exposé de façon répétée.'' Selon elle, ''les écrans affectent de manière particulière les capacités attentionnelles de l’enfant, ses possibilités d’entrer dans la lecture, sa capacité de réguler ses émotions, ses modalités de relations avec autrui, et ultimement, sa représentation du monde.'' La psychologue prescrit l’encadrement parental du temps consacré aux écrans. Elle a constaté que cette prescription entraîne ''des effets rapides et très positifs dans des domaines qui pouvaient sembler à première vue très éloignés de l’écran.''

Elle a mis au point une petite règle qu'elle appelle la règle des 4 pas:

  • pas d’écran le matin car c’est le moment où l’attention est la plus forte,
  • pas pendant les repas familiaux parce que ça nuit aux échanges,
  • pas avant de se coucher, ça fatigue l’enfant et ça perturbe son sommeil,
  • pas dans la chambre d’enfant.

Selon Sabine Duflo, ''si on veut que la génération à venir devienne maîtresse des écrans, et non pas dépendante d’eux, il faut paradoxalement limiter au maximum leur présence dans la vie de l’enfant afin de lui permettre d’acquérir une compétence essentielle à son humanité: la capacité à penser par soi même.''

  • Sophie Jehel est sociologue de formation et Maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'Université Paris-8. Elle a notamment mené une enquête sur plus de mille préadolescents et leurs parents en posant une question d'actualité en Europe et en Amérique: Qui éduque les préadolescents, les parents ou les médias?  Selon elle, les familles réclament des intervention précises de la part des décideurs publics. ''Dans nos sociétés modernes, précise-t-elle, les contenus médiatiques sont aussi culturels, ils forgent les valeurs de la société.'' Elle constate que ''les liens que les enfants tissent avec les entreprises médiatiques s'inscrivent dans des rapports sociaux et culturels.'' Les parents jouent un rôle central, et leur refus (ou incapacité) de jouer ce rôle a un prix. Pour illustrer l'utilité des politiques publiques et leur un rôle, la conférencière ajoute: ''lorsque des outils pertinents de régulation publique existent, (classification des jeux, signalétique pour la télévision) les parents peuvent s'en emparer pour guider les consommations des enfants, contribuant ainsi à atténuer l'exposition aux contenus à risque.'' Sophie Jehel déplore ''l'insuffisance de ces régulations et leur inexistence totale sur Internet.''

 

On peut revoir les conférences de Sabine Duflo, Héloïse Junier et Sophie Jehel en ligne.

 

 

À suivre : Réduire le temps-écrans des enfants, est-ce possible? Et ça donne quoi?


Jacques Brodeur, Edupax,
OBNL en prévention de la violence, éducation médiatique,
Jbrodeur@edupax.org  / www.edupax.org  / http://AcmeQuebec.edupax.org