Réduire le temps-écrans des enfants et des adolescents? Est-ce vraiment possible? Et ça donne quoi?

Lors d'un colloque au printemps dernier, des conférenciers ont analysé les répercussions  de la hausse du temps d'exposition des enfants aux écrans. Voyez ce qu'ils en disent. (troisième partie).

 

Le présent article fait suite à celui affiché sur le site de Carrefour-Éducation le 18 novembre 2014 intitulé : Les nouvelles technologies de communication n'ont pas que des effets positifs

Pourquoi hésite-t-on à critiquer la télévision et autres écrans

Si le gâteau au chocolat et les frites développaient une addiction comparable à l'exposition aux écrans de télé, ipod et réseaux sociaux, et si nos enfants voulaient en avaler chaque jour à chaque repas, on trouverait  rapidement comment les faire décrocher. Mais ce qui distingue la télé du gâteau et des  frites,  c'est que la télé contrôle à la fois le choix des émissions qui vont être diffusées et l'information transmise au public. C'est elle qui choisit les ''experts'' qui vont banaliser les sonneurs d'alarme, qui vont rassurer le public, qui vont justifier l'utilisation à la violence. Aucune académie des sciences de l'alimentation n'oserait déclarer publiquement que les parents ne doivent s'inquiéter de la surconsommation de gâteau et de frites par leur progéniture, personne n'oserait affirmer qu'il faut faire confiance aux jeunes, qu'il faut attendre que l'appétit de l'enfant diminue, que l'enfant va finir par vouloir goûter autre chose, qu'il s'agit d'un phénomène éphémère. Les charlatans modernes savent ridiculiser les scientifiques qui ont étudié les conséquences de la hausse du temps-écrans. Ils sont accueillis avec empressement par les diffuseurs qui leur donnent la parole.

La voix de la science

La Semaine sans écrans a été lancée aux États-Unis en 1995. Quelques années plus tard, des chercheurs ont voulu apprécier les résultats de la réduction du temps consacré aux écrans chez des enfants de 3e et 4e année. Pour préparer les enfants à décrocher des écrans de type récréatif et adopter un régime télévisuel structuré, le Centre de prévention et de promotion de la santé de l'école de Médecine de l'université Stanford a mis au point le programme SMART.  SMART est l'acronyme de Student Media Awareness to Reduce Television. Le mot anglais smart a une double signification: en français il se traduit par malin, vif, rusé, futé. Les résultats du programme ont donné lieu a des articles publiés dans le Journal de l'American Medical Association en 1999 et en 2001. Le programme a donné des résultats significatifs pour trois volets de la vie des enfants.

Prévention de l'obésité:

Diminution de l'agressivité:

Baisse de l'impact des messages publicitaires:

La nouvelle de ces bienfaits a suscité la curiosité et l'intérêt ailleurs aux États-Unis et au Canada. Dès 2003-2004, on a voulu expérimenter la réduction du temps-écrans avec des enfants de tous les âges. On a conçu des programmes expressément adaptés pour des classes de Maternelle, du Primaire et du Secondaire, et ce, dans deux régions distinctes de l'Amérique du Nord: au Michigan  et au Québec.

on a rapporté les propos tenus par deux psychologues et une sociologue lors du colloque Les enfants face aux écrans tenu à Paris le 30 avril 2014. On a mentionné l'énorme difficulté rencontrée par les parents modernes lorsqu'ils veulent limiter le temps-écrans de leur progéniture. Dans le présent article, on va voir comment un approche créée en Californie et reprise au Québec a fait ses preuves. 

Vouloir maîtriser les écrans

Savoir comment survivre dans un monde ultra-médiatisé, c'est non seulement utile mais essentiel. Mais cela ne suffit pas à susciter le vouloir. Le vouloir repose sur la combinaison du savoir avec la curiosité de voir si on pourrait, nous aussi, avec d'autres, obtenir les bienfaits constatés ailleurs. La motivation des élèves va se construire une pièce à la fois: la curiosité va se transformer en intérêt, en désir, en volonté de participer et en détermination de tenir jusqu'au bout. Ce cheminement est songé et différent de l'illumination compulsive subconsciente, propre à la manipulation publicitaire ou commerciale. Pour aider les enfants à accomplir ce cheminement, les enseignants se voient confier des exercices à réaliser en classe.
Avec les enfants de 4 à 8-9 ans, ces exercices sont conçus pour être débutés à l'école et être apportés à la maison pour être complétés avec maman et papa. La complicité école-famille joue un rôle essentiel en éducation.

Les premiers exercices consistent à extérioriser des émotions, sentiments, opinions. On demande aux enfants de dessiner un film qui leur a fait peur.

Dessins d'élèves de 2e année
Dessins d'élèves de 6e année

Dessin d'un élève de 6e année sur la peur

On leur propose ensuite de se dessiner eux-mêmes en train d'exercer leur courage avec les trucs présentés en classe:

1) raconter sa peine, sa peur, sa colère à quelqu'un digne de confiance; (expression)
2) consoler une personne qui a de la peine, de la peur ou de la colère; (empathie-compassion)
3) bloquer la peur qui sort d'un film avant qu'elle n'entre dans ta tête. ''Mon cerveau n'est pas une poubelle.''


Les enfants raffolent de ces exercices qui les gardent en contact avec leur vie intérieure et leur vivre ensemble. L'expression des émotions-sentiments combinée au pouvoir de consoler produit  un impact positif sur la confiance en soi des participants au Défi sans écrans. Vient ensuite la compilation du temps passé à regarder des écrans.
Puis, les enfants rédigent une liste de choses qu'ils aimeraient faire si la télé et autres écrans restaient fermés. Cette liste personnelle de préférences comprend cinq types d'activités : à réaliser seul, en famille, avec des amis, en groupe, avec nos grands-parents. On prévoit des activités dehors ou intérieures. 

Susciter le vouloir avec des adolescents ''invulnérables''

Avec des pré-adolescents ou des adolescents parfois coriaces, l'approche éducative par questions leur ouvre l'accès au pouvoir de façon fulgurante. Chaque question est précédée d'une brève mise en situation de 3-4 minutes, suivie d'un échange verbal entre élèves par groupes de 2 ou 3, puis, chacun est invité à mettre son avis par écrit. Toutes les réponses sont bonnes. Voici quelques exemples de questions qui ont suscité des étincelles chez des jeunes.

  • Pourquoi Matt Groening interdisait-il à son fils de 12 ans de regarder Les Simpson, alors qu'il en était le réalisateur?
  • Quel but les diffuseurs poursuivent-ils en cherchant des moyens d'augmenter l'auditoire? 
  • Dans quel but un fabricant de céréales imprime-t-il le visage de Bob l'éponge sur la boîte?      
  • Dans quel but les militaires des États-Unis utilisent-ils des jeux vidéo pour entraîner des recrues à tuer?
  • Comment les dessins animés contribuent-ils au déficit de l'attention?
  • Pourquoi les enfants qui regardent la télé le matin ont-ils plus de difficulté à écouter en classe?
  • Dans quel but Eminem, Snoop Dog, Fifty Cent et Lady Gaga exploitent-ils la misogynie?
  • Pourquoi les enfants qui n'ont pas d'écrans dans leur chambre dorment-ils plus et mieux? Pourquoi les carottes ont-elles meilleur goût lorsque placées dans des emballages de nourriture Vitavallée ?
  • Pourquoi affiche-t-on la cote M sur les jeux vidéo réservés aux 18 ans et plus ?
  • Comment les publicitaires et les médias préparent-ils les jeunes à surconsommer les ressources de la planète de façon compulsive?
  • Comment devient-on accroc, ou dépendant des réseaux sociaux, de l'Internet, des jeux vidéo?
  • Qu'est-ce que la nomophobie et comment parvient-on à en guérir?
  • Comment différencier les écrans qui nous servent de ceux qui nous asservissent?
  • Pourquoi le Japon, la Chine et la Corée du Sud mettent-ils sur pied des camps de désintoxication?   

La maîtrise des écrans passe par le pouvoir de s'en déconnecter

Pour permettre aux enfants d'acquérir ce pouvoir, on leur donne des outils. D'abord, une grille-horaire où ils constatent qu'il y aura 54 points à marquer. Cette grille donne confiance aux enfants et leur permet de planifier les moments où il choisiront regardera une émission. Il n'y a pas de déshonneur à gagner un match 53 à 1, ou 52 à 2.

Autre source de pouvoir: la liste des activités offertes par les organismes du milieu, parmi lesquelles chaque jeune, avec l'aide des ses parents pour les petits, pourra faire des choix, rencontrer des amis. Chacun complète sa propre liste en ajoutant des activités individuelles, lecture ou vélo....

Enfin, chaque élève reçoit un journal de bord personnel où, durant le Défi sans écrans, il pourra noter ses choix, marquer ses points, exprimer ses sentiments et raconter ce qu'il a fait avant le début du match, à chacun des 10 jours, et après la fin du match. 

Comment fonctionne le Défi sans écrans?

Comme un jeu, un tour de force, un exploit. L'expérience a permis d'identifier des conditions gagnantes qui ont permis d'atteindre des taux de participation supérieurs à 95%.


Dans un prochain article, on passera en revue les outils de la victoire. Dans chaque milieu, les organisateurs font preuve de créativité et vérifient l'effet de nouveaux ingrédients. Condition de départ: l'accord des deux premiers partenaires concernés : l'équipe enseignante et le conseil d'établissement. Une fois l'accord obtenu, la direction prépare un calendrier de préparation des élèves, habituellement étalé sur 3 mois. La saison où les écrans resteront fermés importe peu, l'expérience ayant démontré que l'on pouvait obtenir des résultats comparables en automne, en hiver et au printemps. Chaque établissement peut donc fixer son propre échéancier en tenant compte des autres activités prévues au calendrier scolaire: célébrations, congés, examens, événements. 

À suivre : Pour préparer des jeunes à faire face aux professionnels du marketing et du divertissement numérique, les adultes peuvent …..

Jacques Brodeur, Edupax, OBNL en prévention de la violence, éducation médiatique,